Comprendre le traumatisme, un enjeu politique

Cet article se donne l’ambition de défricher le lien encore peu exploré en France entre le traumatisme et l’action collective émancipatrice.

Je cherche également à vous permettre de mieux me connaître au travers de mon point de vue sur ces questions. Je suis thérapeute, facilitatrice et formatrice et je suis à votre disposition si vous souhaitez organiser un atelier ou une formation sur ces sujets qui sont à mon avis d’une grande actualité. Si vous souhaitez parler avec moi, me poser des questions, me faire un feed-back ou vérifier que je peux faire quelque chose pour vous, je vous propose un RV gratuit de 20-30 minutes. Nous pourrons ainsi faire connaissance et vérifier que le courant passe entre nous.

J’ai écrit ce texte dans le prolongement d’un article sur la victimisation, dans le contexte d’une série de textes sur la Communication Directe, une approche de la communication au sein des collectifs. Comme il faisait plus de 12 pages, j’ai décidé de le scinder en deux parties.

Dans cet article, j’avais :

– défini la victimisation,

proposé des critères de distinction entre fantasme et réalité ainsi qu’entre les situations du passé et le moment présent,

– conscientisé l’importance de notre héritage culturel et familial dans la construction de notre sentiment de responsabilité et de pouvoir personnel.

Cela m’a amenée à constater que, si nous nous racontons parfois des histoires dans lesquelles nous imaginons être victimes, il est aussi avéré que la plupart d’entre nous avons été les victimes bien réelles de personnes, de situations ou de systèmes qui ont violenté notre intégrité. Des événements ponctuels ou répétés, et notamment dans notre enfance, ont ainsi pu laisser des empreintes traumatiques encore actives. Ce qui peut expliquer que nous puissions nous sentir impuissant-e-s, parfois, face à certaines situations qui viennent réveiller ces mémoires.

Les défis collectifs ont besoin d’être relevés collectivement. Ainsi, pour éviter d’être empêché-e d’agir dans le sens de ce qui compte le plus pour nous, et notamment de coopérer avec d’autres humains pour lutter ensemble, le fait de se pencher sur ce sujet du traumatisme est une étape qui vaut largement le détour !

Pourquoi ? Parce que nous savons aujourd’hui qu’il est possible de prévenir et de guérir les traumatismes, de manière à retrouver notre inspiration, notre créativité et notre combativité collective pour créer le monde nouveau auquel nous aspirons.

 

 

Guérir les traumatismes

Après avoir pris le temps1 de constater que notre héritage familial et culturel ne nous a pas forcément donné toutes les ressources pour vivre pleinement notre sensibilité et notre puissance et les utiliser à des fins constructives, et si vous souhaitez comme moi vous défaire de ce fardeau pour aller vers plus de légèreté, d’amour pour vous-même et les autres, je souhaiterais partager autre chose avec vous.

J’entends très régulièrement des témoignages à la radio de personnes qui restent traumatisées, même des dizaines d’années après l’événement déclencheur (un accident, un attentat, un événement au travail ou dans la vie intime, ou encore une ambiance délétère durable…). Cela me fait de la peine pour elles parce que je sais que leur vie peut vraiment ressembler à un cauchemar, répété jour après jour. Cette souffrance est très bien expliquée dans l’excellent livre de Bessel van der Kolk Le corps n’oublie rien. Et cela me met en colère vis-à-vis des politiques publiques (que je juge ne pas faire le nécessaire).

Qu’est-ce que le traumatisme ?

Quand on parle de traumatisme, la plupart des gens pensent aux personnes qui vivent ou ont vécu dans un pays en guerre, ou aux vétérans de l’armée, et estiment donc qu’ils ne sont pas concernés. Mais ces cas extrêmes ne sont que la partie la plus visible de l’iceberg…

Pour commencer à vous documenter sur le sujet, vous pouvez regarder l’excellent film sur le travail de Gabor Maté, un médecin canadien spécialiste des addictions : Wisdom of Trauma : https://checkout.thewisdomoftrauma.com/movie/ (il est nécessaire de rentrer quelques infos mais vous pouvez accéder au film gratuitement).

Voici comment Gabor Maté décrit le traumatisme :

« Le traumatisme est une blessure psychique qui vous durcit psychologiquement et qui interfère ensuite avec votre capacité à grandir et à vous développer. Il vous fait souffrir et agir depuis votre douleur. Il induit la peur et vous fait agir depuis votre peur. Le traumatisme n’est pas ce qui vous arrive, c’est ce qui se passe en vous à la suite de ce qui vous est arrivé. Le traumatisme est cette cicatrice qui vous rend moins souple, plus rigide, moins sensible et plus sur la défensive. »2

Peter Levine, un autre spécialiste de la question, complète :

« Le traumatisme arrive quand l’organisme est sollicité au-delà de sa capacité d’adaptation pour réguler les états de stimulation. Le système nerveux (traumatisé) se désorganise, s’écroule et ne peut pas se réinitialiser de lui-même. Cela se manifeste par une fixation globale, une perte fondamentale dans la capacité rythmée à autoréguler la stimulation, à s’orienter, à être dans le présent et dans le flux de la vie. »3

Cette découverte change tout : les symptômes traumatiques ne sont pas causés par l’événement lui-même, ils ne sont donc pas une fatalité. Ils surgissent quand l’organisme, submergé, garde une tension interne. Cette tension demeure prise au piège dans le système nerveux où elle peut faire des ravages dans nos corps et esprits.

Les traumatismes sont la conséquence d’une impossibilité, dans une situation dans laquelle je me suis senti·e en danger, à agir de manière adéquate pour ma survie. Lorsqu’il n’est possible ni d’attaquer ni de fuir, mon Système Nerveux Autonome (SNA) active le mode figement, comme chez une antilope attrapée par une lionne, qui « fait la morte » pour protéger son intégrité. Ce qui est cool pour l’antilope (et les autres animaux), c’est qu’elle a conservé la capacité instinctive de sortir du figement après le choc, si elle échappe à la lionne qui l’a attrapée : elle va alors courir à folle allure, trembler dans un buisson et 30 minutes plus tard, brouter paisiblement avec ses congénères.

Et chez les humains ?

Peter Levine nous dit : « La nature a installé chez tous les animaux, y compris les humains, un système nerveux capable de rétablir l’équilibre. Quand cette fonction autorégulatrice est bloquée ou perturbée, des symptômes traumatiques4 se développent comme des manières de tenir la stimulation non déchargée ou l’activation. »

Alors pour quelles raisons les humains restent-ils traumatisés, paralysés dans la gueule de la lionne parfois leur vie durant ? Eh bien, je postule que c’est pour plusieurs raisons :

  • Tout d’abord, nous vivons dans une culture où le traumatisme concerne je pense plus de 90 % des personnes à des degrés variables :

Parce que la plus grande partie des enfants, déjà, sont élevé·e·s par des parents eux-mêmes traumatisés, ce qui les rend en partie insensibles à l’expression des besoins affectifs de leurs enfants. Les enfants s’adaptent – mais non sans conséquences.

Par ailleurs, nombreux sont les enfants qui font l’expérience de la violence en famille, puis à l’école (puis plus tard au travail et dans notre système politique) : cela représente donc non seulement un conditionnement culturel partagé à grande échelle, qui repose sur l’idée que les enfants ont besoin d’être forcés, malmenés parfois pour pouvoir devenir des adultes adaptés, mais également un traumatisme, car la violence répétée met le SNA en alerte perpétuelle. Or dans l’enfance, il n’y a pas d’issue de sortie : les bourreaux sont les mêmes personnes dont vous dépendez pour votre survie. A l’instant où j’écris ces lignes, cela me fait penser au syndrome de Stockolm5.

  • Le traumatisme, et notamment le traumatisme du développement, causé par des carences ou des abus dans le soin aux enfants, fait encore aujourd’hui l’objet d’un déni. A tel point qu’il ne figure pas encore dans le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), en dépit du travail de grande ampleur mené par Bessel Van der Kolk et ses collègues du National Child Traumatic Stress Network, présenté en annexe à la fin de cet article. Il est donc particulièrement difficile pour les membres de notre culture d’identifier que des comportements partagés par un très grand nombre de personnes, donc normaux au sens statistique, ne sont pas normaux au sens de la personne fonctionnant pleinement décrite par le psychologue Carl Rogers.

     

  • Pour sortir du figement traumatique, eh bien j’ai justement besoin de personnes conscientes, formées, capables de prendre au sérieux ce que j’ai enduré en tant qu’enfant (ou plus tard dans ma vie), à même d’être pleinement disponibles pour moi en tant que client·e. Parce que j’ai besoin de retrouver ma régulation avec le soutien d’un partenaire humain : cela porte le nom de co-régulation.

  • Or le milieu de la psychothérapie est encore peu formé sur le fonctionnement du SNA et du traumatisme. L’approche développée par Peter Levine pour la guérison des traumatismes, qui passe notamment par l’attention aux sensations corporelles, est par exemple encore peu répandue.

  • J’ajoute à cela que de nombreux professionnels sont inconsciemment dans des jeux de pouvoir avec leurs client-e-s sans que quiconque ne trouve cela bizarre et ne parvienne donc à tirer la sonnette d’alarme. Or pour guérir un traumatisme, notre SNA a besoin de la plus grande sécurité, pour nous permettre de retrouver notre plein pouvoir de faire face à la vie.

Peut-être y a-t-il d’autres causes… En tout cas, permettre aux enfants, aux adolescent-e-s, aux adultes, de conserver ou de retrouver cette capacité d’autorégulation est un sujet de la plus grande importance, que je pense pour ma part continuer à approfondir.

Pour résumer :

S’il vous est arrivé quelque chose par le passé, qui a laissé en vous une empreinte traumatique, j’aimerais vous résumer les 4 postulats suivants :

– Le traumatisme n’est pas une fatalité ! Il est même possible d’apprendre à le prévenir, comme l’explique Peter Levine dans Réveiller le Tigre.

– Non, vous n’oublierez jamais ce qui vous est arrivé. Ce qu’il est important de savoir, c’est que ce n’est pas le souvenir qui est handicapant, c’est la réponse de votre Système Nerveux Autonome (SNA) qui n’a pu s’exprimer pleinement et qui reste bloquée en attendant. L’instinct de survie est toujours actif, comme si le danger était toujours présent.

– Le traumatisme n’est donc pas ce qui vous est arrivé mais le fait que votre SNA reste bloqué en mode figement depuis l’événement déclencheur.

– Vous pouvez permettre à votre organisme de terminer ce qu’il n’a pu faire sur le moment avec l’accompagnement d’un-e thérapeute spécialisé-e dans la guérison des traumatismes. Votre SNA pourra alors se remobiliser, en sécurité et petit à petit, pour terminer le travail resté en attente.

Faire le deuil d’un certain confort pour entrer sur le chemin difficile de la guérison

J’aimerais ajouter que je sais combien ce chemin de guérison est difficile :

  • Nous avons fait un travail coûteux d’adaption, et il nous faudrait maintenant tout défaire alors que nous nous sommes habitués à vivre avec nos boîtements et nos astuces de compensation ?!

  • Notre entourage fonctionne lui aussi sur ces vieux chemins usés… est-ce que je ne risque pas de me trouver un peu seul-e… ?

  • Trouver un-e thérapeute avec qui entreprendre ce travail demande beaucoup de confiance et de persévérance : parce qu’il faut parfois en rencontrer un paquet avant de trouver celui ou celle avec qui je pourrai vraiment faire un travail en profondeur…

  • Cela demande également un investissement conséquent de temps et d’argent.

Nous avons en nous une tendance très forte à l’actualisation de notre potentiel. Néanmoins, si nous ne faisons pas l’expérience de la sécurité dont nous avons légitimement besoin pour exprimer à la fois notre souffrance et notre vitalité, librement, nous continuons à porter nos sacs à dos même si nous n’avons plus besoin d’eux, que cela nous assomme de fatigue et de lassitude. Je sais que pour beaucoup de personnes, il est difficile de penser que quelqu’un-e pourrait comprendre ce qu’elles ont gardé en elles jusqu’à maintenant et ne pas les juger. Si tel est votre cas, je vous comprends. Je vous encourage néanmoins à chercher de l’aide, car je sais que cela en vaut la peine : le fait d’avoir fait l’expérience du traumatisme et de sa guérison est une très grande opportunité de croissance et d’accomplissement personnel. Et puis même si ce n’est pas toujours facile de les trouver, il existe des thérapeutes compétent-e-s.

Il se peut par ailleurs que l’entretien de notre « adaptation dysfonctionnelle » nous apporte certain bénéfices : l’attention de certaines personnes, la justification de certains de nos comportements ou choix de vie… Si j’ai manqué de l’attention des personnes référentes dans mon enfance, c’est ok de vouloir être plaint-e, encouragé-e, bichonné-e… Et si vous trouvez des personnes qui peuvent répondre favorablement à ce besoin d’être vu-e, aimé-e, reconnu-e, alors c’est encore mieux ! (je ne blague pas) Tant que nous ne souffrons pas trop, la motivation peut nous manquer pour nous engager dans une entreprise de changement. Eh bien c’est ok ! Lorsque le moment sera venu d’entreprendre une thérapie, vous le saurez : vous ne pourrez plus faire comme avant – alors ce sera le bon moment !

 

Depuis nos blessures

Je vais à nouveau vous parler un peu de moi : j’aime que mon entourage partage explicitement ses appréciations avec moi, j’ai du mal à aller dans des groupes dans lesquels ne n’ai pas de connexion avec au moins une personne, je peux me montrer susceptible et il m’arrive régulièrement d’avoir peur d’être rejetée.

Ce qui me permet de vivre avec ça sans que ce soit trop handicapant, c’est que j’en ai conscience et que je le vis avec de l’amour pour moi-même, avec humour aussi. Je sais me tranquiliser en me rappelant que certains de mes comportements sont les conséquences de vieilles blessures, qui n’ont pas de rapport avec la situation présente. Je respire, je me mets en connexion avec mon corps, je fais des demandes d’appréciation, je nomme ce qui pourrait me permettre de me sentir plus à l’aise dans un groupe, je me dépasse ma peur du rejet en allant au contact des personnes : je me rappelle que j’ai différents pouvoirs et que j’ai toujours l’option de partir si je n’ai pas (ou plus) l’énergie de me mobiliser pour communiquer… Et puis je m’entraîne chaque fois qu’une situation m’en donne l’occasion !

Mes blessures, ce sont aussi des endroits qui me permettent d’être à l’écoute des personnes blessées et de mieux les comprendre. Ce qui est utile lorsque l’on est thérapeute ! C’est également depuis des endroits d’inconfort ou de douleur que je trouve l’élan de me mobiliser pour le monde nouveau que je souhaite voir advenir.

Cela me permet d’aborder ce dernier point :

 

Cesser de subir ses émotions pour trouver l’équilibre et cultiver ensemble notre pouvoir d’agir

De nombreuses personnes vivent des émotions intenses et parfois même envahissantes en relation avec la santé du monde : écologique, sociale, économique et politique6. La question qui se pose, c’est : que faire face à cette montée d’anxiété ? Par où s’y prendre ? Est-ce juste de se soigner lorsque c’est le système qui dysfonctionne ?

Je ne pense pas que c’est sur les épaules de chacun-e que doive reposer la responsabilité de la transformation du monde. Je pense au contraire que nous avons besoin les un-e-s des autres non seulement pour construire le monde, mais également pour assurer notre équilibre personnel.

Les défis collectifs ne peuvent être relevés que collectivement. Par exemple, le défi que représente l’abolition du capitalisme – que j’estime nécessaire à la poursuite de l’aventure de la vie sur Terre – est un combat qui ne peut être gagné que par les efforts conjugués de très nombreux groupes dans de très nombreux domaines.

Je pense donc qu’il y a là une articulation à opérer, à laquelle, pour la plus grande part d’entre nous, nous ne sommes pas sensibilisé-e-s dans nos sociétés occidentales contemporaines : la dimension de la santé sociale, qui inclut la santé du collectif lui-même mais également le soutien collectif fourni à l’équilibre de l’individu membre au travers de divers espaces d’interaction.

Écoute, soutien et coopération pour faire converger nos efforts

Pour agir collectivement, nous avons besoin de coopérer les un-e-s avec les autres. A ces fins, pour être efficients et résilients en tant que groupes, il est utile d’être sensibilisé au fonctionnement du système nerveux et de disposer de moyens de régulation et de corégulation. Lorsqu’un collectif a conscience de cela, il peut mettre en place :

– des espaces,

– des moments d’interaction,

– des rituels,

qui permettent la connexion, la co-régulation, le soutien des membres dans les moments difficiles tout autant sur les plans personnel que collectif.

J’ai apprécié d’entendre récemment un militant témoigner de la manière dont différents groupes d’action collective coopérent les uns avec les autres dans l’organisation d’actions, bien que n’ayant pas les mêmes approches. Par exemple, la Confédération Paysanne a la culture de mener les actions à visage découvert, ce qui n’est pas le choix fait par d’autres collectifs. Ces accords demandent de prendre le temps du dialogue, de la tolérance et de la patience à la fois pour parvenir à permettre à différentes stratégies de coexister.

Il me semble qu’il s’agit d’un exemple concret de comment, par delà nos différences, il nous est possible d’œuvrer ensemble. L’identification de buts communs nous permet de faire converger nos efforts dans une même direction et de nous mobiliser dans l’action – plutôt que de nous battre pour déterminer qui a raison et qui a tort (et de voir ainsi se réjouir l’oligarchie face à la discorde qui occupe ses opposant-e-s…).

Évaluation du fonctionnement collectif : quelques questions à l’attention des groupes

Disposez-vous :

– d’une vision, d’une mission auxquelles adhèrent l’ensemble de vos membres ?

– de processus d’inclusion qui permettent aux nouvelles personnes de se sentir bienvenues ?

– de moments de partage et de feed-back, et notamment sur l’équité dans l’accès aux ressources compte-tenu de l’investissement de chacun·e ?

– d’un mode de prise de décision qui permette à tou-te-s de se sentir pris-e en compte ?

– de dispositifs pour un suivi transparent de la mise en œuvre des décisions ainsi que d’une échelle de réponses à l’engagement / au désengagement des membres ?

– d’un système de transformation des conflits qui précise les accords relationnels passés entre les membres ainsi que les processus auxquels ils peuvent faire appel en cas de conflit ?

– de l’autonomie nécessaire à mettre en œuvre ces différents principes ?

Ces principes sont issus du travail d’Elinor Ostrom7 sur le fonctionnement des groupes. Ce sont des fondamentaux qui permettent la robustesse et la résilience collective. Si vous êtes intéressé-e, je vous invite à suivre mon travail avec l’approche Prosocial.

A l’attention des personnes

Il est bien normal de se sentir inquièt-e pour l’avenir de la Terre et de ses habitant-e-s. Je me sens personnellement très concernée et touchée par tout ce qui se passe sur notre planète et parfois un peu débordée par l’ampleur du chantier de régénération… Il est par contre handicapant d’être figé-e au point de ne plus pouvoir agir dans le sens de ce qui compte pour nous. J’ai ici plusieurs hypothèses et pistes de réflexion :

Il est faux de penser que nous n’avons aucun contrôle sur la survenue et l’intensité de nos émotions

Si vous vous penchez sur le fonctionnement du SNA, vous deviendrez capable de prêter une attention plus fine à des signaux subtils. Vous pourrez ainsi vous orienter avec plus de conscience, soit vers la mobilisation, soit vers l’apaisement, pour revenir à un état de disponibilité, plutôt que de vous laisser entraîner dans des états dont il est ensuite beaucoup plus coûteux en énergie de revenir : l’hyper-activation ou le figement. Le schéma de la fenêtre de tolérance, expression créée par Dan Siegel, illustre utilement ces processus.8

– L’anxiété peut être le symptôme de traumatismes plus anciens.

L’anxiété peut être ravivée par une situation présente mais s’enraciner en fait dans des événements ou des périodes plus anciennes de votre vie, comme votre enfance ou votre adolescence au contact de parents et d’éducateurs incapables de vous aimer pleinement, de vous soutenir et ainsi de vous confirmer dans vos élans de vie.

– M’occuper de moi n’est pas égoïste.

M’occuper de moi me permet de sortir de l’impuissance à une échelle sur laquelle j’ai du pouvoir : mon royaume intérieur. Cela ne règle pas le problème mais participe à la solution : les défis collectifs doivent être relevés collectivement, certes, mais pour former des collectifs robustes et résilients, il est utile qu’une certaine proportion des personnes qui les composent soit en bonne santé psychologique !

– La colère est une énergie positive, un moteur pour l’action

Pour traverser les étapes et gagner la partie, nous mobiliser collectivement, nous n’avons besoin ni d’une énergie de désespoir, ni d’une énergie de violence destructrice, même si ce peuvent être des phases d’un processus de prise de conscience. Nous avons besoin d’une énergie de colère saine, qui peut être tout à fait fructueuse lorsque nous parvenons à la mettre au service d’une mobilisation vers ce qui compte le plus pour nous : une colère qui refuse la violence du capitalisme, pose les limites, dit STOP ! et se mobilise dans l’action POUR le monde auquel nous aspirons.

Face à des situations oppressives qui ne s’améliorent pas malgré vos efforts, osez fuir !

Si vous êtes impliqué-e dans un système dysfonctionnel, fuir n’est pas honteux ! Que ce soit au sein d’un couple, d’une famille, d’une entreprise ou d’un groupe militant : si vous êtes victime de violence-s et ne parvenez pas à vous faire respecter, même si vous êtes confus-e et ne comprenez pas trop ce qui se passe : prenez vos distances ! Vous pourrez toujours revenir au contact quand vous y verrez plus clair et aurez de l’énergie pour dire ce qui ne vous convient pas et tenter à nouveau de faire changer les choses. Mais lorsque les systèmes sont bloqués, ou que certaines personnes refusent de changer : sachez ne pas vous acharner ! Non seulement ce serait vain, mais vous risqueriez en plus d’y laisser des plumes !

 

Conclusion

Mon intention, au travers de cet article, est triple :

  • Je veux sensibiliser le plus grand nombre de personnes à cette question méconnue du fonctionnement du système nerveux et du traumatisme à l’échelle à la fois individuelle et collective.

  • Je veux rappeler que nous avons encore beaucoup à faire pour prendre la mesure réelle des conséquences sur le long terme non seulement de la violence à l’égard des enfants (psychologique, physique, sexuelle) mais également du déni des conséquences transgénérationnelle du traumatisme.

  • Mais aussi affirmer que même dans les moments les plus difficiles, nous avons toujours une marge de manœuvre, un pouvoir, même s’il est parfois petit, de nous reconnecter à nos ressources, à ce qui nous nourrit, nous fait du bien. Cette capacité s’entraîne9 : j’imagine que c’est là l’un des ingrédients de la résilience. Je me souviens de cette phrase écrite par une femme prisonnière du camp de concentration de Drancy et qui m’avait positivement marquée : « Le ciel de Drancy est d’un bleu qui m’enchante ! ». Je pense aussi au témoignage d’Etty Hillesum et au film La vie est belle de Roberto Benigni. Avez-vous, vous aussi, des ressources auxquelles vous pouvez faire appel dans les moments difficiles ? Une très grande source de régulation se trouve dans le lien social. Et j’imagine que dans les temps à venir, les collectifs humains vont réapprendre à créer des rituels collectifs, de passage, de célébration, de guérison et d’émancipation, pour retrouver du pouvoir d’agir, ensemble, sur notre destin collectif.

Annexe : La situation aux États-Unis décrite par le psychiatre Bessel Van der Kolk

« Chaque année, aux États-Unis, il y a dix fois plus d’enfants victimes de violences domestiques, de négligence et d’abus que de soldats combattants d’Irak et d’Afghanistan diagnostiqués avec un syndrome de stress post-traumatique. Cependant, ces enfants vivent dans un vide diagnostique car la conceptualisation actuelle du DSM-IV® du syndrome de stress post-traumatique ne reflète pas les symptômes ressentis par la grande majorité de ces enfants. Ainsi, au lieu de cela, les enfants maltraités et négligés reçoivent des diagnostics aussi disparates que le trouble bipolaire, le trouble des conduites, le TDAH, le trouble de la personnalité limite (borderline) et d’autres troubles anxieux. Tous ces diagnostics n’ont aucun lien étiologique avec le traumatisme et conduisent à un contrôle pharmacologique et comportemental au détriment de la gestion de la peur, de la honte, de la terreur et de la rage qui découlent de menaces réelles pour la survie de ces enfants.


L’absence de diagnostic correct a également de profondes répercussions sur le remboursement des assurances, le développement des traitements et la recherche clinique. Ainsi, ces enfants sont condamnés à recevoir des traitements qui risquent d’être inefficaces et donc de devenir des membres de notre société improductifs, coûteux, potentiellement dangereux et souffrant depuis longtemps.


En réponse à cette négligence de la plus grande menace de santé publique de notre nation, le groupe de travail DSM-5® du National Child Traumatic Stress Network a proposé un nouveau syndrome clinique, le Developmental Trauma Disorder (DTD), basé sur une revue de la littérature d’environ 100 000 enfants chroniquement traumatisés et sur des observations systématiques directes de 20 000 enfants traumatisés. Ce diagnostic décrit les cinq groupes de symptômes qui caractérisent de nombreux enfants ayant subi des traumatismes répétés dans un contexte interpersonnel :

– Dérèglement de l’affect et des impulsions,

– Perturbations de l’attention, de la cognition et de la conscience,

– Distorsions de la perception de soi et des systèmes de signification,

– Difficultés interpersonnelles,

– Somatisation et dérèglement biologique. »

Source : https://catalog.pesi.com/item/trauma-dsm5-bessel-van-der-kolk-md-6725#tabDescription

1Dans mon article sur la victimisation.

4Voici une liste de symptômes, trouvée sur le site helpguide.org : « Symptômes émotionnels et psychologiques : Choc, déni ou incrédulité. Confusion, difficulté à se concentrer. Colère, irritabilité, sautes d’humeur. Anxiété et peur. Culpabilité, honte, auto-accusation. Retrait des interactions sociales. Sentiment de tristesse ou de désespoir. Sentiment de déconnexion ou d’engourdissement. Symptômes physiques : Insomnie ou cauchemars. Fatigue. Sursaut facile. Difficulté à se concentrer. Battements de cœur rapides. Fébrilité et agitation. Maux et douleurs. Tension musculaire. »

5En faisant une recherche à ce sujet dans Wikipédia, je suis tombée sur ce paragraphe :
« Dans La Peur de la liberté, Erich Fromm énonce (…) les bases psychologiques causant ce syndrome (…) : il décrit la vénération de l’enfant envers un parent despotique et autoritaire ainsi que son identification avec lui, comme un moyen d’échapper à l’angoisse que lui provoquerait la confrontation ainsi que pour éviter le sentiment de culpabilité que lui procurerait le fait de le haïr. Il décrit ce même phénomène dans la relation que le citoyen d’un régime despotique entretient avec le dictateur. L’amour ou la vénération deviennent ainsi des palliatifs qui résolvent « magiquement » toute la complexité conflictuelle de la situation. »

6A ce sujet, vous pouvez lire les articles très documentés de Reporterre, qui a fait une série à ce sujet, à l’hiver 2019 : https://reporterre.net/Deprime-par-la-crise-climatique-Voici-comment-soigner-l-eco-anxiete et au printemps 2022 : https://reporterre.net/Ecoanxiete-quand-les-emotions-deviennent-energie-collective

7Elinor Ostrom, politologue américaine qui a reçu le Prix Nobel d’Economie en 2009 pour son travail sur la gestion des communs, dont sont issus ces principes de design.

8Vous pouvez trouver ici un article sur ce sujet : https://jeunessejecoute.ca/information/connaitre-ta-fenetre-de-tolerance/

9Vous pouvez par exemple commencer par une petite promenade avec un-e ami-e. Tout en marchant, à tour de rôle, vous prenez chacun-e une dizaine de minutes pour observer et nommer toutes les choses dont vous faites l’expérience par vos sens et qui vous procurent du plaisir.